Peines perdues
Vingt ans.
Vingt ans à attendre.
Vingt ans à survivre.
Vingt ans à espérer.
Christine, une belle femme mure, a attendu Alain pendant deux décennies. Lui les a passées en prison.
La retrouver lui a permis de "tenir".
Aujourd'hui, il revient.
Mais peut-on revenir exactement au moment où tout s'est arrêté, se glisser dans le lit de la femme aimée, retrouver du travail, des amis, une vie ?
Christine est devenue l'âme d'un petit village, la patronne d'un bar où tout se dit... et où rien ne s'oublie. Alain, lui, retrouve un monde qui ne l'a jamais vraiment attendu. Il faut dire que Christine, affolée à l'idée de perdre ses nouvelles amitiés n'a jamais parlé à quiconque d'Alain. Pas même à sa fidèle employée, dont le père veuf se fait porte-parole de tout le village.
Les regards se détournent, les silences s'installent, les rancœurs ressurgissent.
Les présentations ne se passent pas sous les meilleurs auspices.
Comment réapprendre à vivre ensemble lorsque vingt ans de vie se sont écoulés séparément ? Peut-on encore aimer quand le passé pèse plus lourd que l'avenir ?
Puis le village bascule comme dans un western ou un Giono. Les mots fusent, dépassent la pensée...
Un jeune homme est renversé la nuit et le chauffeur ne s'est pas arrêté. Voilà l'élément qui manquait pour que le drame éclate. Il faut un coupable. Alain semble tout désigné par la vindicte villageoise bien que rien ne l'accuse dans les faits. Les accusations s'aggravent cependant que les vrais coupables hésitent à se dénoncer.
Parce qu'il est celui qui revient. Parce qu'il a déjà été condamné. Ce serait si commode que l'histoire se répète et qu'on puisse se débarrasser de cet étranger encombrant qui clame pourtant par deux fois son innocence !
On dépasse les mots, on se veut brave, on passe aux actes. Est-ce que la vérité peut éclater dans cet état de crise ?
Croire ou condamner. Se taire ou dénoncer. Fuir ou résister. Des dilemmes dignes de grandes tragédies s'enflamment dans ce petit village que l'on croyait paisible.
Il y a du Simenon, aussi, dans l'étude des caractères, les silences et la place donnée aux supputations, les personnages sont des gens "sans histoires" prêts à tout pour sauver ceux qu'ils aiment et garder la tête haute.
Pris dans l'engrenage des apparences et des préjugés, quatre personnages vont voir leurs certitudes voler en éclats. Les vérités vacillent, les mensonges se fissurent, les aveux deviennent inévitables.
Une comédie dramatique où l'humour côtoie la gravité, où les éclats de rire précèdent les silences les plus lourds, où chaque personnage, enfin, est confronté à cette question essentielle : jusqu'où sommes-nous prêts à croire en la rédemption... et en l'autre ?
Cette pièce écrite à quatre mains m'a beaucoup émue.
Parce que Marie Nardon et son père ont, bien sûr, beaucoup en commun, mais alors que lui a une longue carrière dans le théâtre, la télévision et le cinéma et a connu nombre de figures qui ont fait la scène française, elle, précisément, a choisie la voie du cinéma et l'on sent dans cette pièce l'écriture des deux âmes. La finesse et le galop retenu peut-être du à l'expérience de Patrick Nardon-Zard qui joue ce personnage démultiplié qui représente à lui seul ces villageois peu accueillants et peut-être un peu jaloux de l'étranger qui se révèle être le grand amour de Christine, mais aussi le père dans la vie et sur scène, puisqu'il est le père de la jeune fille qui travaille au bistrot de Christine.
Pourtant l'écriture, très visuelle et très soignée, ainsi que les dialogues qui sonnent vrai, nous ramènent aussi à la formation visuelle de Marie Nardon qui s'est inspirée d'ailleurs de peintures de scènes rurales afin de garder à l'esprit que nous spectateurs, nous pouvons nous identifier à ces personnages que nous regardons vivre.
La dimension cinématographique ajoutée à l'humour de certaines scènes portées par Patrick Nardon-Zard amènent l'hypothèse d'une véritable fusion au service de l'histoire, comme si chacun, plutôt que se servir en premier, avait donné le meilleur de lui-même pour donner vie à ces villageois pris dans l'engrenage du destin et de leurs passions tristes.
Reste que la volonté évidente d'une conclusion humaniste témoigne d'une volonté de rendre le spectateur heureux et empli d'espoir par la réflexion que l'intrigue et les personnages suscitent.
La distribution est parfaite, émouvante, tant le couple, absolument crédible en amants retrouvés que la vie bouscule encore et encore, que la dyade père fille que la mort de la mère a enchainé dans une relation sur protectrice qui freine les désirs de franchise de la jeune barista.
Pour conclure, je dirais que c'est un beau futur classique populaire qui nous est offert là et j'ai hâte d'assister aux prochaines créations du duo Nardon/Nardon-Zard que j'ai découvert là !
Sans effet facile ni emphase inutile, et pourtant avec toute la profondeur d'une histoire de "petites gens" qui se battent contre le destin et les préjugés pour avoir droit tout simplement à la plus simple des rétributions sur terre : une vie dans la dignité!
Durée : 1h10
Genre : Théâtre contemporain
De : Marie Nardon et Patrick Zard, Avec : Justine Grave, Daniel Hansens, Anne Le Guernec, Patrick Zard Mes : Marie Nardon







