lundi 21 juillet 2025

Monstres : Une déflagration nécessaire

Monstres d'Elisa Sitbon-Kendall

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Elisa Sitbon Kendall  a réussi le tour de force de rendre intelligible et théâtral un concept complexe des sciences humaines devenu clivant à tort ou à raison. Il s'agit pour elle, à partir du cas très parlant de la situation aussi privée qu'intellectuelle du couple Schwarz-Bart.


Comment aborder l'appropriation culturelle au théâtre ?

En mettant à hauteur d'individu les problèmes posés par l'appropriation culturelle, en découpant la dramaturgie en 4 personnalités distinctes relevant de problématiques complexes et de préoccupations affectives diverses, elle démontre la difficulté d'échapper à la fois au problème posé par le post-colonialisme et aux conflitx issux de la difficulté de se comprendre soi-même et donc d'entendre les autres dans leur entièreté.

Quatre personnages en quête d'identité tentent de créer une œuvre alors que le rapport à ce qui amène à composer celle-cine revêt pas la même signification pour chacun. 4 acteurs qui sont aussi en quête de leur propre personnage.

Angèle, belle fille, jeune première et métisse, a fait connaître une œuvre (la favorite de son père), à son ami Noé qui s'en est entiché cependant qu'en rien il n'est lié au problème du racisme qui est le sujet du livre. Il s'agit en effet de mettre en scène l'impossibilité pour un couple noir/métisse de se marier (cela se passe dans le passé, en Haïti). Amédée joue le rôle de l'amoureux empêché, le "vrai noir" et s'il admire autant Noé qu'Angèle, il est le premier à voir avec lucidité que le fait que ce projet théâtral peut se retourner contre eux car Noé est blanc. Amédée ne fait pas l'autruche, il est pragmatique, il pense que la réussite seule, le succès, lui donneront la légitimité nécessaire de porter le combat qu'Angèle veut déjà affronter avant même que le travail prenne de l'ampleur. Quand à la quatrième, Sarah, elle, aurait préféré de loin que leur premier projet ensemble soit une pièce de boulevard, un truc qui fait rêver les gens. Elle est elle même d'origine ashkénaze, sa grand mère parle toujours Yiddish et espère qu'elle portera le lourd fardeau de la shoah. Sarah a pourtant choisi ce métier pour n'être pas seulement elle-même, coincée dans son identité. Alors qu'elle même n'a que le rôle d'un oiseau dans la pièce que rêve Noé, elle s'agace de ce qu'Angèle, rôle principal, politise le débat. Noé, qui prétend être l'homme blanc qui n'a le droit de rien faire et se projette en réalité dans le rôle qu'il donne à Angèle, a pourtant lui aussi des démêlés avec son identité, pensant qu'il doit choisir entre homo ou hétéro alors qu'il ne sait pas.

On se demande parfois s'il s'agit de combattre ou de s'enfermer dans des critères identitaires réducteurs.

Nous n'aurons aucune réponse à nos questions. Car Monstres est une œuvre d'art qui profite d'un sujet complexe pour aller encore plus loin dans son exploration de la recherche des possibilités que l'être a d'échapper au corps à corps. Tout part de discussions mais rapidement, à travers de fabuleuses scènes de danse et d'arrêts sur images, on en arrive aux corps qui s'entrechoquent à travers les idées.

Si elle parle de la légitimité de créer, et à partir de quoi, Elisa Sitbon-Kendall nous parle aussi du monde tel qu'il est, notamment à travers ces miroirs sur la scène, qui renvoient à tous des images sublimes, kaléidoscopiques mais toujours floues, ambiguës.

On parle de théâtre, oui, mais aujourd'hui, à travers la pratique de la mise en scène de soi, à partir de quelques critères seulement, nous pouvons tous nous sentir concerné et nous poser la question insoluble et philosophique de la définition de l'identité.

Ces 4 jeunes comédiens, tous d'une certaine manière, appartiennent à une minorité, celle-ci va-t-elle les définir éternellement, la souffrance fait-elle le talent, qui de la jeune caribéenne n'ayant jamais parlé créole, qui de l'haïtien que sa mère ne veut pas reconnaître, qui de la jeune ashkénaze sommée de perpétuer la mémoire, qui du jeune homme LGBT est légitime de créer quoi ?

Elisa Sitbon-Kendall nous livre un travail remarquable qui s'est densifié depuis Avignon 2024. Elle a trouvé un équilibre entre ses quatre protagonistes et leurs fantômes et déployé une maïeutique autant parlée que dansée. Dans la beauté du chaos qui finit, on a des frissons, de la compassion, on pense et on a saisi les enjeux d'un concept que certains auraient rendu pénible.

C'est un chaos lumineux, exemplaire, qui nous renvoie à notre humanité/Pharmakon : une humanité qui sauve et qui détruit.

Remarques : En 2024, Monstres était pour la première fois montré au festival off dans la même salle.

Depuis, la pièce a subi des modification qui en rien n'altèrent le sens ni les intentions. Cependant l'ensemble à gagné en puissance, en humour, en densité et tout en restant très esthétique et fort reste intelligible et accessible à un plus grand nombre.

Le casting masculin a changé et apporte sa propre richesse, notamment la maturité d'Amédée, le visage torturé de Noé.

Les deux comédiennes, toujours présentes, déjà admirables en 2024 ont développé une présence et une aura sublime, notamment dans leur pleine adhésion au projet, de la tragédie à la danse, de la comédie au vertige et au conflit.

Adeline AVRIL

RAJE/ LE SON DES PLANCHES (émission radiophonique bimensuelle consacrée au théâtre)

Podcast de l'émission consacrée à Elisa Sitbon-Kendall (interview fin juin 2025) sur www.raje.fr

Equipe artistique :

Elisa Sitbon Kendall - Mise en scène
Bonnie Charlès - Interprétation
Olenka Ilunga - Interprétation
Eugène Marcuse - Interprétation
Robert Moundi - Interprétation
Gaspard Gauthier - Création lumière
Lucie Duranteau - Costumes
Bastien Forestier - Scénographie
Tristan Thomas - Régie
Emma Cros (La Strada et Cies) 06.62.08.79.29 I - Diffusion
Lynda Mihoub 06.60.37.36.27 - Presse
du 5 au 26 juillet  relâche les 8, 15, 22 juillet
17h45  1h10

Salle : Salle Tomasi//LA FACTORY 

vendredi 18 juillet 2025

Réponse sexuelle, coup au cœur/coup de cœur - Festival Off Avignon 2025

Réponse Sexuelle

Au Figuier Pourpre à 16H30

Relâche les 10, 17 et 24 juillet

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Un théâtre de femme savante qui tord le coup aux attentes. 

Marine Fabre, autrice surdouée aurait pu choisir pour sa pièce de nous engluer dans un surplomb vexant, nous noyer dans des démonstrations embarrassantes. Mais précisément parce qu'à 25 ans à peine elle nous présente ici la pièce la plus "écrite" d'un théâtre contemporain émergeant à Avignon, elle tord le cou aux attentes que nous pourrions avoir. Poète, philosophe et psychanalyste de formation, l'écriture n'est pas son hobby mais plutôt sa nature.

Elle a déjà le recul nécessaire pour se livrer à l'un des exercices les plus casse-gueules du théâtre : la comédie satyrique. Et c'est ainsi que malgré les prérequis en filigrane, tout un chacun peut se laisser aller, dans certaines scènes, à rire à gorge déployée tout en entendant parfaitement le propos politique porté par le thème principal.

Son interprète, seule en scène avec divers personnages au bout du fil de son très symbolique téléphone rouge, nous réjouis avec sa fausse innocence.

L'héroïne elle-même est un cliché d'autrice ambitieuse et torturée. Elle vient de proposer à son éditrice un roman dont le héros, comme par hasard, se nomme Julien, mais l'éditrice, une parodie de parodie, probablement persuadée d'être elle même une sorte de Virginia Woolf, avec sa maison d'édition financée par son époux, se pique d'analyses plus ou moins blessantes et pousse notre héroïne dans ses retranchements. Emprise ou influence consentie, on ne saurait le dire, quoi qu'il en soit, elle semble se plier peu à peu aux critiques douteuses et caricaturales de son éditrice.


De nombreuses références littéraires peuvent amener à conseiller la pièce à un public d'initiés. Féministe. Bien sûr il est question de genre, bien sûr la langue est ouvragée, néanmoins il serait cuistre et bien dommage de ne pas recommander à tous cette pièce iconoclaste qui me semble contenir beaucoup d'autodérision salutaire.

On la comparera à de jeunes autrices au destin tragique et pourtant si je dois vraiment comparer la pièce et ses audaces, y compris le risque pris d'être mal interprété, c'est à un succès international que j'ai tendance à la comparer : Art, de Yasmina Reza. Art, fausse moquerie des amateurs d'art contemporain et véritable tour de force littéraire.

La scénographie judicieuse participe d'une esthétique chic et drôle à la fois puisque tout tourne autour d'une...baignoire ! Mais aussi du fameux téléphone rouge, ainsi que d'un col fraise assez formidable.

Le choix des morceaux de musique allié à la présence magnétique et décalée de la comédienne donnent parfois le frisson.

Pour conclure, je confesse un grand coup de cœur pour cette pièce, cette compagnie, cette autrice et cette comédienne et je pense que nous ne sommes pas au bout de nos surprises en suivant cette compagnie qui propose un théâtre contemporain hybride et inédit qui ouvre l'esprit, l'alimente et le réjouit.

Adeline AVRIL


vendredi 4 juillet 2025

Pourquoi les gens qui sèment : comment s'aimer quand la planète brûle ?

Comment s'aimer quand la planète brûle ? 

Combattre les mêmes maux avec des armes différentes engage une somme de dilemmes qui s'incarne dans les différents personnages de la pièce et atteint son acmé dans le couple formé par une militante portée sur l'action directe et un préfet qui a choisi la politique et le droit.


La pièce embrasse magistralement le thème épineux de la défense de l'environnement à travers le cas très réel des événements de Sainte Soline et des méga bassines. 

De par sa formation, Sébastien Bizeau maîtrise les éléments de langage de Sciences Po autant que l'art théatral et à travers le personnage du jeune préfet joué par Paul Martin, il joue de l'affrontement entre le cœur militant du jeune homme et sa posture de serviteur de l'état. Son histoire d'amour avec la passionaria de ce qui pourrait être une version théâtrale du mouvement de la terre représente le point de rupture voire de ralentissement de l'action éclairée. Qui a raison qui a tort, à nous d'en décider. La militance est-elle excessive ou lanceuse d'alerte ? Le préfet et l'état sont-ils trop froidement pragmatiques et lents pour sauver la planète ?

Dans cette pièce qui va à cent à l'heure et ne s'épargne aucune difficulté, les quatre comédien.ne.s sont extraordinaires et la mise en scène quasiment filmique nous entraîne dans l'action et la philosophie nous mettant dans l'état d'urgence  exigé par le sujet lui-même : la terre est en feu, faut-il attendre un décret qui n'arrivera jamais ou avoir le courage de se mettre hors la loi et foncer dans le tas ? La réponse, non manichéenne est une pilule amère pour la relation amoureuse des protagonistes. Néanmoins, elle amène mieux que jamais la question de l'engagement face au désastre climatique comme personne ne l'avait montré auparavant. Le combat n'est pas seulement romantique, c'est comme dans la tragédie antique, une question de vie ou de mort, et de fidélité à soi même et à ses valeurs.

D'ailleurs, comme à son habitude, l'auteur convoque des figures de la tragédie antique même s'il ne les habille jamais de toges, même si les personnages sont résolument contemporains. Cette multiplicité de références qui prennent vie sous nos yeux amplifie le propos politique et nous donnent à entrer de plein pied dans un thriller écologique haletant dont le fil rouge sentimental , littéraire, ajoute à la sensation d'immersion.

La mise en scène va droit au but créant une fièvre et un état d'urgence qui reflète le traitement des actualités tel qu'il est fait à notre époque, opposant le temps politique, ses engrenages, au temps de l'action.

La réalité des événement montrés en grand par des procédés vidéo achève de convaincre.

Je ne peux que recommander cette nouvelle œuvre de la compagnie hors du temps, qui montre que si nous avons déjà été ébloui par "Heureux les orphelins", nous commençons en réalité à peine à découvrir tout ce que cette compagnie recèle de trésor et d'inventivité.

La partie masculine de la distribution achève de nous convaincre et les deux comédiennes, très différentes et pourtant également convaincantes sont de magnifiques révélations dans les rôle qu'elles servent. Notamment, il est intéressant de constater qu'aux deux extrême de la pièce, ce sont les comédiennes qui portent les moments les plus "brûlant" la tragédie pour Gwenaelle Couzigou et la comédie pour Nastassia Silve (attention, risques de fous-rires).

La partie chantée, plus ténue que dans la pièce précédente, est, elle, essentiellement assurée par Paul Martin et Mathieu Le Goaster. Je vous laisse tirer les conclusions d'une façon d'appréhender le monde qui sort de l'ornière les écueils du genre sans tomber dans la caricature. Ici la force y compris la force brute est le fait des personnages féminins.

Je ne vous dévoilerai pas tous les ressorts, toutes les astuces du texte, du jeu ou  de la scénographie. C'est pour votre bien, car les retournements sont fins et nombreux, laissez-vous surprendre et n'hésitez pas à amener vos ados (à partir de 12 ans) et vos aîné.e.s.

Bref, allez voir cette pièce haletante, riche et intelligente autant que sensible.

Adeline AVRIL

Intervieweuse/chroniqueuse théâtre sur Raje (radio FM et Dab+)

Créatrice et animatrice de l'émission "le son des planches"


du 5 au 26 juillet  (relâche les 8, 15, 22 juillet)
 horaire : 12h40  
Durée1h20

 Lieu : Salle Tomasi//LA FACTORY


Un spectacle qui interroge la place de la conscience dans les choix individuels, et appelle à revitaliser l’engagement citoyen.

Texte et mise en scène Sébastien Bizeau

Avec Gwenaëlle Couzigou, Matthieu Le Goaster, Paul Martin et Nastassia Silve

Et avec la participation de Clément Pellerin et Margaux Wicart

Lumières Thomas Ruault

Décors Raphaël Guinamard

Costumes Claire Bigot

Création sonore Iris Lainé

Création vidéo Pierre Monchy

Illustration Pénélope Belzeaux

Coproduction Compagnie Hors du temps, Chasselaube Prod et Sésam’ Prod

 

lundi 16 juin 2025

SHAKOUL, une cérémonie pour guérir de la perte

 Il n'y a pas de mot pour dire "parent ayant perdu un enfant", c'est probablement indicible.

Un mot hébreux viendra ici raconter comment on maintient le lien entre les vivants et les morts, car telle la vigne privée de son fruit, le parent en deuil d'un enfant peut maintenir le lien et déchirer le voile qui sépare les vivants et les morts :

« Shakoul », en hébreu, désigne une branche de vigne privée de son fruit : la sève continue de circuler, mais elle n’a plus nulle part où aller. C’est cette sève, cette énergie vitale que SHAKOUL transmet au public avec une bouleversante humanité. Une pièce qui célèbre le pouvoir des mots et la persistance du lien au-delà de la perte.




Bien sûr, le thème de ce seul en scène est douloureux. Il nous rappelle des arrachements qu'on aurait voulu oublier. Il nous rappelle surtout que de la peine infinie on peut extraire de l'or, de la lumières.

La comédienne nous livre ici une performance extraordinaire, presque slamée, presque dansée. Ce texte elle l'a écrit à partir de nombreuse histoires de deuil *qu'on lui a confiées, d'autres qu'elle a vécues et cette histoire s'est incarnée, elle a pris un visage, un regard, un sourire, une bonté, elle est devenue Florimond.

Oui, ceci est l'histoire de Florimond, mort trop jeune, qui assiste au séisme, à la béance que sa disparition à laissé.

Les mots sont dits sans métaphore superflue et pourtant une infinie douceur, presqu'un début d'acceptation

nous pénètre au fur et à mesure que le destin accompagné des endeuillés et du mort voyage de la France au Japon.

Il y a du mystère au sens spirituel, dans cette œuvre, du mystère et de la beauté dans cette vérité existentielle. 

Un beau rappel des origines et du pouvoir de l'art , qui fait le lient entre le visible et l'invisible. La vie même, en somme.


De et avec Céline Pitault

Collaboration artistique : Benoîte Vandesmet, Florence Cabaret

Créateur lumière : Frédéric Fourny

Production : Les Airs Entendus (France et Suisse)

Communication: Céline Pitault celine.pitault@gmail.com / 
Presse : Lynda Mihoub Lynda@lagencelm.com / 
Diffusion : Luc CHAS lucchas@gmail.com


Lieu : 

 5 juillet 2025   >  26 juillet 2025   17h35   Théâtre contemporain   Tarif Plein : 20 € - Tarif Off : 14 € - Tarif réduit : 12 € - Tarif Enfant (- 16 ans) : 10 € - Tarif Groupe : 12 €   55 min   A partir de 12 ans 

pour réserver

jeudi 24 avril 2025

Il était un cœur / Théâtre / Festival Off 2025 / Seul en scène

IL ETAIT UN COEUR

Date : Du 5 au 26 juillet 2025 - relâche les mercredis

Horaire : 11h40
Lieu : Vieux Balancier


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Il était un cœur est un seul en scène qui s’adresse à un public familial, on pourrait même dire que c’est un spectacle particulièrement adapté au jeune public. Construit sur la structure du conte, le texte est incrusté de références contemporaines et ponctué d’intermèdes musicaux. Le conte, c’est d’ailleurs la spécialité de Joris Carré, artiste trentenaire, qui est tombé amoureux de ce format millénaire au point de créer désormais des stages pour apprendre à tout un chacun à utiliser cet exercice à la fois littéraire et oral pour parler de soi.


Dans ce spectacle, vous verrez et écouterez donc un troubadour un brin décalé et anachronique, tout tendre et mutin, vous raconter l’histoire d’un jeune homme qui avait un gros cœur qui faisait un tel bruit dès qu’il était soumis à une forte émotion, qu’il rendait absolument tout le reste inaudible. De nombreuses péripéties, burlesques et fantaisistes vous conduirons dans la douceur et le sourire à méditer sur votre propre émotion.


En partant de sa propre histoire, Joris Carré amène le public vers un divertissement universel qui permet de nombreuses approches post-spectacle. L’humour, un brin clownesque, joue des décalages avec des silences eux-mêmes étonnants. Les intermèdes musicaux sont minimalistes quant aux accords, et c’est surtout la voix douce et veloutée du jeune artiste qui nous tient lieu de fil rouge. Un joli moment hors du temps à partager en famille !


AA



Durée : 55 minutes
Genre : Seul en scène tout public, théâtral et musical
Distribution : De et avec Joris Carré

Pour réserver :

samedi 1 mars 2025

Plus jamais Mozart

Une création de la Compagnie du Théâtre des Trois Hangars

Théâtre - Tout public à partir de 10 ans
Scolaires
 : CM2 • collège • lycée 







Plus jamais Mozart est inspiré d'un roman jeunesse du célèbre romancier de langue anglaise Sir Richard Morpurgo.
Celui-ci a en autre écrit le livre qui inspira Cheval de Guerre, le film de Spielberg.

A l'occasion de la célébration de la libération d'Auschwitz on comprend que les gens de théâtre s'attachent à créer des pièces à visée pédagogique à partir de nouvelles approches, ce afin de transmettre aux jeunes générations ce cauchemar historique mal cerné par certains.

Ici l'histoire se concentrera sur les survivants. Explicitant par là que survivre à l'horreur n'est pas sans conséquence et montrant que non, la musique n'adoucit pas toujours les mœurs.

L'histoire fonctionne comme un système de poupées russes, sur différents plans temporels. Durant toute sa carrière, un célèbre violoniste a refusé de jouer du Mozart et les journalistes qui l'interrogent sont toujours briefés en amont : surtout, ne pas évoquer la question Mozart.
Il faudra qu'une jeune intervieweuse mal préparée soit envoyée à Venise à la rencontre du Maestro pour la question Mozart soit abordée.
Ce n'est bien évidemment pas ici une histoire de musicologie, de technique, de mélomanie.

Le Maestro, devant nous et la journaliste, va convoquer son histoire personnelle et la promesse qu'il a faite à son père de ne jamais jouer du Mozart, parce que...

Secret de famille et drame historique se tricotent en une intrigue tout à fait adaptée à son public adolescent.

5 personnages sont joués par 4 acteurs et actrices dans un espace scénique simple qui permet de remonter dans le passé et de revenir à la fois à l'origine de la passion du Maestro pour le violon et de l'aversion de son père pour Mozart.
La distribution est parfaite, la mise en scène efficace.


Mise en scène et adaptation Jean-Louis Kamoun, assisté de Caroline Ruiz
D'après le livre de Sir Michael Morpurgo "The Mozart question", Editions Walker Books
Pour la version française Editions Gallimard Jeunesse
Interprètes :  Christine Gaya, Caroline Ruiz, Martin Kamoun et Christian Fromentin (violoniste)
Images, dessins, vidéo par Olivier Durand
Création lumière Eric Valentin

Partenaires :
L’Astronef – Marseille (13)
Théâtre Armand – Salon de Provence (13)
Théâtre de l’Eden – Senas (13)



mercredi 24 juillet 2024

Mephisto Valse/Plus qu'un exercice de style "pour rire" : le 21ème siècle en alexandrins

 Méphisto

Vu au théâtre de l'étincelle



La délicieuse surprise où l'histoire du talent des voisins....

Je ne vous mentirai pas : les vers, je les aime grillés, avalés, mis en veilleuse à quelques exceptions près : quand ils se moquent et ne me regardent pas de haut ! Quand ils sont légers, si légers qu'on oublie qu'ils sont des vers !

Oui, quand ils se rapprochent de l'écriture à contrainte. Il en va pour moi des alexandrins comme de la lettre e, de l'OULIPO, des calligrammes. 

En ce sens, à mes oreilles les alexandrins se prêtent bien à la comédie et la plupart des exercices de style percussifs aussi.

Qu'on les utilise pour écrire une farce dite contemporaine, c'est à dire sans costumes et sans références littéraires poussives avait de quoi m'intéresser.

La farce en soi est un exercice que je tiens pour terriblement difficile et je me suis retrouvée à l'Etincelle avec mon billet pour les alexandrins seulement, ne m'attendant pas à ce que cette compagnie pousse la gourmandise jusqu'à respecter la forme même de la farce. La troisième surprise fut pour moi d'apprendre que la compagnie est sise à Morières, autant dire que ce sont des voisins. Je n'ai jamais douté que des talents fourmillent dans la garigues malgré le fort soleil censé nous gâcher les neurones et nous réduire à de grosses langastes alcoolisées fières de leurs barbecue, il y a toujours eu des esprit fins et espiègles sur cette terre où la mare nostrum étend sa main griffue. Mais souvent ils se cachent.

Or voilà que je découvre un nid de dinguerie inspiré par la Mephisto Waltz de Lizt, un ouvrage ma foi fort bien tourné, interprété, dirigé ! 

Tout commence avec cet écrivain qui veut écrire une pièce contemporaine, mais en alexandrin. Mariés à sa metteuse en scène, les voilà discutant sur l'éternel canapée cher aux comédies de genre.....Voilà qu'un type fort curieusement habillé, mi toro mi torero clinquant apparaît dans leur dos.... Eméché , le couple pense tout de suite à une farce et se paie sa tête....Concours de vannes ....en alexandrins, s'il vous plaît !

Voilà lancé l'improbable objet théâtral qui va vous mené par le bout de l'oreille. Peut-être aurrez vous remarqué que sur la droite de la scène, il y a un lit. Elément importantissime où bien des tours de magie noire vont se jouer.

Je regrette d'avoir vu cette  excentricité merveilleuse en fin de festival seulement car j'aurais su y pousser mon entourage et même davantage. 

Donc sachez-le, avec un peu d'humour et sans aucun complexe, l'alexandrin coule dans les oreilles comme le bon champagne dans mon gosier de bon vivant et la compagnie se charge de vous faire valser d'un acte à l'autre avec une irrévérence élégante.

Tout de même, il fallait oser !

Il y a une véritable histoire, un enchevêtrement d'imbroglios que le talent de l'auteur rend probables puisqu'il nous a emmené sans effort sur la barque de la suspension de crédibilité. C'est un plaisir coupable que de se régaler d'une farce inutilement rédigée dans le labeur précieux de l'alexandrin et cela ajoute à la fête. Car tout ceci n'est qu'une ode au plaisir pur.

De quiproquos en gymnastique anachronique et autres contrepèteries de bon aloi, emmené par ces dialogues d'une fluidité qui laisse aux acteurs toute la latitude de jouer comme des petits fous, on termine chaque acte sur un improbable twist qui nous asseoiffe, nous qui courons pourtant d'un mauvais siège à l'autre entre deux pac à l'eau ou deux embrassades gluantes.

Et pourtant....Je l'avoue, la simple idée d'associer systématiquement Méphisto ou le mal à une harmonie de rouge et de noir me donne de l'urticaire et c'est dans la part "costume" que j'aurais pu lâcher la rampe malgré l'humour et le 3ème degré de la mesure. Mais j'étais ferrée et je me suis laissée faire, par les inconscients dindons de la farce autant que par Mephisto lui-même et sa supérieure, Death, qui s'inquiète du goût soudain que son employé se découvre pour les humains. Par le truchement du métamorphe voilà que l'enfer s'attache à notre pauvre espèce après avoir goûté le meilleur de la condition humaine.

Je ne vais pas m'avancer plus. Cette pièce a de beaux jours devant elle et serait un bel exercice, en plus, pour de jeunes comédiens.

Souhaitons à cette compagnie talentueuse et trop modeste le succès qu'elle mérite.

Adeline AVRIL


 Description :

Arthaly Cie est une compagnie théâtrale vauclusienne professionnelle située à Morières-lès-Avignon, fondée en 2014.
Surprendre, émouvoir, interroger, imaginer…
Ses travaux ont été orientés jusqu’à présent vers des textes contemporains.
Quatre créations ont vu le jour depuis l'origine dont les trois premières mises en scène par François Brett :
A Montmartre cette année-là, comédie musicale pour onze comédiens, texte et livret écrits par François Brett sur des musiques originales d'Eric Breton ;
Jeux de scène, pièce de Victor Haïm pour deux comédiennes (Molière de l’auteur en 2003) ;
Lettre à Monsieur le futur président de la République-conte de Noël, de Gérard Gélas, théâtre citoyen : texte est interprété par Franck Etenna ;

Méphisto valse, comédie baroque contemporaine en alexandrins de François Brett (deux comédiennes et deux comédiens), mise en scène par Geneviève Brett.

Monstres / Qui est le monstre ? Une déflagration nécessaire !

 Monstres/Dans le chaos du monde et l'incapacité à nous comprendre les uns les autres, qui est le monstre ?

Vu à La Salle Tomasi, La Factory




Une déflagration nécessaire 

Quatre  amis qu'on devine proches, dans la vingtaine, fêtent la fin de leurs études en art dramatique. L'un, Noé, semble opter pour la mise en scène. Ils sont tous passionnés, obsédés même par l'avenir qui  les attend. Ils veulent désormais travailler ensemble. Noé, s'autodésignant leader d'un projet, s'enflamme et rêve sa distribution idéale. Il veut écrire sur simone scwartz-Bart   et son époux, mettre en scène le travail de Simone, même. A priori, ils sont tous partant pour le projet. Cependant, l'obsession de Noé qui veut réaliser sa vision, commence peu à peu à heurter certains membres de l'équipe. A l'Euphorie de la fête, succède le questionnement qu'ils avaient jusqu'ici sans doute ignoré, inconsciemment ou à dessein de maintenir une unité d'opinions et de ressentis présumés gages d'une amitié totale et absolue telle qu'on la vit à 20 ans.

Voilà le moment de faire un détour en résumant la vie et l'oeuvre de Simone Schartz-Bart, née Simone Brumant. Intellectuelle caribéenne née en Guadeloupe, elle fait très jeune une rencontre amoureuse décisive pour son parcours d'écrivaine : elle tombe amoureuse et épouse André Swartz-Bart, juif blanc installé en Guadeloupe ayant été traumatisé et touché dans sa chair par la déportation. Leur premier opus est une oeuvre à quatre mains : Un plat de porc aux bananes vertes. Les deux continueront de travailler ensemble autant que séparément. Simone, notamment, écrira une pièce de théatre titrée Mon Beau Capitaine, dont on peut penser qu'elle est l'oeuvre que Noé désire mettre en scène avec ses amis Amédé et Angèle dans les rôles principaux, alors que sa troisième amie, la turbulante et bouillonnnante Sara se verra attribuer le rôle de l'oiseau conteur.

La distribution semble satisfaire tout le monde. Angèle, française des antilles, tient le rôle titre et Noé ne comprend pas son manque d'enthousiasme. Amédé fait au mieux, essayant de ne froisser personne et la dernière - Sara - se satisfait de ce rôle étrange que Noé lui donne. Au court des répétitions, la question de l'appropriation culturelle va s'imposer, infectieuse, et l'on constatera qu'à partir de quatre désirs de justice, quatre visions de la justesse d'une mise en scène d'une texte écrit par Simone Schartz-Bart, femme noire, par un jeune homme blanc, fait exploser le consensus de surface qui semble lier la troupe, son amitié, sa vision politique de l'art. Le soubassement des dissensions est subtil, individuel et peu dogmatique. Ce choix nous permet de comprendre la subtilité des ressentis que l'on peut balayer un peu vite derrière une notion ou un concept tel que celui d'appropriation culturelle. Ce qui est particulièrement intéressant dans la pièce Monstres c'est que les revendications de chacun arrivent sous la forme d'éclats sentimentaux liés au passé récent des uns et des autres, pas seulement au passé colonial. Ainsi, aucun des personnage ne livre un discours pré-construit, au contraire, chacun se dévoile dans ses étonnements. Angèle questionne son père car elle ne comprend pas pourquoi, dans sa famille, personne ne parlait créole. Amédée n'est pas insensible à la cause noire mais il est surtout torturé par le fait que sa mère, haïtienne, n'ait pas voulu le rencontrer après l'avoir abandonné. Les blessures et les recherches de réponses se confondent parfois, se mélangent si bien que chaque protagoniste a une voix propre qui n'est pas fermée à l'autre et l'isole pourtant dans sa propre pensée, ses propres réflexions et ses blessures. Ainsi Sara n'en parle guère mais elle se sent prise en étau entre la mémoire de sa bubele qui voudrait qu'elle continue de perpétuer le yiddish et son désir d'être mille autres, elle mais pas seulement, c'est justement pour cela qu' elle a voulu devenir commédienne: elle veut jouer jouer, jouer et pas que des rôle de juive, non mais ! Angèle comprend aussi ce point de vue, ce qui la gène c'est qu'elle voudrait peser dans le renversement des forces en présence et la dissolution de la domination culturelle. Elle voudrait être celle qui mettra en scène les mots de Simone Swartz-Bart. Et Noé dans tout ça ? Noé ne sait plus tellement s'il a une valeur intrinsèque, s'il vit par procuration les questionnements ethniques et féministes de Simone où s'il est "quelqu'un, quelque chose", ni homo ni hétéro, à demi breton à demi alsacien. N'a-t-il aucune souffrance historique a revendiquer ? N'est-il rien ni personne, éternellement condamné à ne créer qu'à partir de sa propre matière "autorisée" ?

Bien évidemment rien n'est aussi simpliste dans ce choral d'identités encore meubles et déjà profondément pensantes. Jamais cette complexité n'est gommée au profit d'un motif plus harmonieux, se prétant mieux au théâtre. Les conflits sont internes autant qu'externes et le jeu explosif des comédiens qui habitent leurs personnages de façon remarquable ne se paie pas d'effets faciles. On les voit nus dans leurs bontés comme dans leurs égoïsmes et surtout on pressent déjà tout le poids de leur carrière d'artistes à venir.

Car après tout il s'agit bien de cela, créer. A partir de quoi et comment, qu'elles sont les règles....Y-a-t-il des règles ?

Ce qui m'a particulièrement plu dans le projet de Elisa Sitbon-Kendall c'est l'ouverture du propos et sa façon extrêmement immersive de nous faire participer à la conversation de ces 4 amis. Muets nous sommes, bien sûr, c'est un peu le métier du spectateur, néanmoins nous sommes inclus dans le débat, qu'il s'agisse des tentatives d'apaisement ou des montées hostiles. Le sujet, traité à hauteur d'humain, est à notre portée. La présence de Noé, notamment au début, dans le public, est une invitation à ne pas rester en retrait, selon moi. D'ailleurs nous étions arrivés dans la salle alors que tous les quatre étaient déjà en train de vivre et de féter ce qui aurait du n'être qu'une étape heureuse vers la vie d'adulte mais sera peut-être la fin d'une certaine idée de l'innocence.

De plus la mise en intrigue des destinées croisés n'a pas été inutilement complexifiée afin de coller à une nécessité éthique propre aux sciences humaines qui n'aurait pas eu sa place sur scène. Ainsi, on pourra postuler que les 4 amis, certes ne sont pas tous issus de minorités mais ils sont tous, d'une certaine manière, privilégiés, puisqu'ils ont pu faire une école de théâtre et que désormais, leur projet de vie va tourner sinon autour d'un rêve du moins d'un choix de vie : la création sera leur métier. Ajouter des problématiques certes réalistes mais complexes aurait pu alourdir le propos, le diluer. Ici ce n'est pas le cas. La dimension intime de l'appropriation culturelle, sa définition même restent au centre du sujet, avec ses corollaires directes : quid de l'identité hors du passé et de l'outrage fait aux ancêtres ? Quid du partage des ressources artistiques ? Suis-je mon obsession ou mon obsession est-elle moi ? Les bonnes intentions font-elles une bonne justice ? L'art est-il au dessus...de quoi...de tout ?

Enfin, la variété émotionnelle de l'incarnation d'une jeunesse "éveillée" m'a parue extrêment riche. Ces acteurs dégageant une énergie concentrée mais très différente qui ne correspond pas forcément aux clichés habituellement représentés sert magnifiquement le propos de la pièce.

Je concluerai en essayant de ne pas dévoiler ni le climax ni la fin ouverte, et en rappelant que les tourments de certains protagonistes, dont Noé lui-même, ne sont pas très éloignés des questionnements d' André Scwartz-Bart, qui, lui même, n'était pas considéré comme étant légitime pour évoquer la condition de la femme noire...

Voilà un très bel opus, une tragédie initiatique contemporaine qui dépeint l'enfance de l'art et met en avant des intellectuels qui ne sont entrés à la bibliothèque de France qu'en 1985 et méritent peut-être qu'on leur accorde un certain intérêt. Le parcours de Simone Schartz-bart, plus long, méritait bien de sortir de l'ornière de l'université et d'être mis en lumière.

Si la pièce est programmée près de chez vous, vous savez ce qu'il vous reste à faire.

Quant à moi, j'attends avec impatience la parution du texte, assez subtil pour souffrir une lecture à postériori. Et j'avoue que je me suis attachée à ces personnages au points que j'aimerais bien suivre leurs aventures dans le théâtre du 21ème siècle. Que deviendront-ils, Angèle, Amédée, Sara et Noé ?

Une déflagration théâtrale nécessaire, un récit initiatique qui émeut et bouscule !

Adeline AVRIL

Le son des planches/théâtrogène

Autrice : 

Elisa Sitbon Kendall

Comédien·nes : Bonnie Charlès, Jacques-Joël Delgado, Olenka Ilunga, Kerwan Normant

Régisseur·se : Elise Lebargy

Attaché·e presse : Lynda Mihoub

Chargé·e de diffusion : Yves Ostro, Edith Renard

Metteur·se en scène :  Elisa Sitbon Kendall, Gaïl-Ann Willig



mardi 23 juillet 2024

Constellation Bobin Leprest : Entrez en Poésie avec Alain klingler

Constellation Bobin Leprest

Vu au Théatre Le Verbe Fou

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Alain Klingler, metteur en scène, musicien, homme de théâtre, a le rafinement singulier de ces ambassadeurs de la pensée capable de vous ramener à des considérations hautes quand bien même vous seriez perdus dans des tâches triviales de consommation inutile, faisant par exemple la queue à Auchan.

Ce n'est pas le genre à éructer "reprenez-vous la vie c'est autre chose", en vous culpabilisant de faire les soldes. Il arrive, il s'asseoit à son piano, la silhouette légère, le geste précis et il vous laisse entrevoir la beauté des choses en laissant entendre qu'il n'est pas trop tard pour entrer en poésie, jamais trop tard, même si c'est comme ça, une heure de temps en temps.

Le voilà donc assis à son piano, sur une scène transformée artistement en bibliothèque à la fois frugale et incisive. On pourrait penser que cet homme est déjà sur son île déserte et qu'il a amené son essentiel : son piano, ses livres de Bobin, sa voix et sa mémoire de Leprest.

J'avoue que je ne connaissais pas Leprest avant de préparer mes dossiers pour le festival à venir. Honte à moi. Merci Mr Klingler, c'est réparé !

Dans mes chroniques de spectacle précédentes j'ai beaucoup parlé de magie, d'apparition. Ici, en admettant qu'on retrouve une forme de sorcellerie propre à la littérature comme à la musique, le procédé est pourtant différent. On ne fait pas apparaître des étoiles sur un drap de velours, mais on ré-apprend à lever la tête pour regarder la voute céleste et regarder si ce soir les étoiles sont visibles ou pas. On fait avec ce qui est. On est dans le vrai et dans l'infime. La feuille de sauge, la note de piano qui dure. C'est un de ces moments où l'art du spectacle, en harmonie avec les auteurs présentés, s'intéresse à la vie même et ne prétend en rien lui faire concurrence.

Deux auteurs qui s'interressaient au métier de vivre et peu à celui de brasser de l'air. Bobin, fuyant la notoriété, peu mondain, plutôt chrétien bien que peu dogmatique. Il se méfiait moins des mendiants que des publicités 4 par 4 qu'on nous impose en milieu urbain.

Leprest, chansonnier ou poète, communiste et athée, préoccupé d'humanité, regardant lui-aussi la vie à la loupe. Dans un extrait d'émission littéraire il confiait à Lefait qu'étant un grand marcheur, il écoutait beaucoup les gens et il avait l'impression que les gens écrivaient en fait ses/ces chansons.

Cette inadéquation entre une sensibilité exacerbée peu compatible avec le monde tel qu'il s'impose, on la retrouve chez les deux artistes qu'Alain Klingler nous permet de découvrir à l'aune de thème tels que l'amour, l'humilité, la liberté de choisir une vie hors norme. Bien sûr on la retrouve chez Klingler aussi. 

De même, l'on ne se peut s'empêcher de comparer l'infatigable Klingler, moins connu que certains de ses pairs et pourtant si puissant dans sa création, jamais à cours d'une idée, vivant probablement lui aussi "en poète" (petit clin d'oeil à C).

Plus qu'un spectacle, Klingler nous a convié à un moment de partage d'une authenticité troublante et il rend à ces deux auteurs un hommage qui est tout sauf princier : il nous tire jusqu'à eux, on devient camarades, tous sous le même ciel, tous dans la même terre. Pendant une heure on aura ressenti les choses dites minuscules avec une acuité d'une force inouie, grâce à Alain Klingler, son talent, son intelligence et son humilité. Et on aura compris comment Bobin et Leprest ont chacun à leur manière tissé une oeuvre hors du temps qui célèbre la vie plus grande, plus intense, plus profonde que celle qu'on nous propose.

Si ce récital littéraire et poétique passe près de chez vous, offrez vous ce compagnonnage, cet excédent de vie.

Entrez dans la constellation Bobin-Leprest.

Adeline Avril

lundi 22 juillet 2024

Piaf, Olympia 1961

 Piaf, Olympia 1961


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Lorsqu'elle est passée l'année dernière à Avignon, dans un journal  quelqu'un a écrit : "Nathalie Romier n'interprète pas Piaf, elle l'incarne". Je suis verte de jalousie. J'aurais aimé pouvoir l'écrire moi-même. Car c'est tout à fait juste. Mais voilà, par la magie d'un oui-jà ou simplement grâce au talent de Nathalie Romier et sa passion pour la môme, je ne suis pas restée sans mots.

En 1961, la môme n'est pas dans une état de santé magnifique. Quand son ami de toujours, Bruno Coquatrix, lui demande de l'aide pour relever l'Olympia, elle ne se dérobe pas, pourtant. S'il est bien un rendez-vous que Piaf ne rate jamais c'est celui qu'elle a avec le public. Elle fera merveille pour son ami et sauvera l'Olympia avec sa grâce et son talent renouvelés, à la fois trop humaine et plus grande que la vie.

L'année dernière, j'ai raté le spectacle de Nathalie Romier avec regrets. Lorsque j'ai lu la presse il en est ressorti de nombreuses expressions liant sa prestation à l'univers surnaturel. Elle "ressuscite Piaf", ai-je lu notamment en plus de l'incarnation que je soulignais en entrée. Je me devais d'être là cette année.

Eh bien, je ne suis pas ressortie déçue de mon spectacle en Juillet. Bien au contraire! A croire que les journalistes, parfois, ont raison ! 

J'étais absolument médusée comme si moi la petite quinqua du 21ème siècle je venais de faire l'objet d'un tour de quelque magicien d'autrefois. Il faut dire, qu'il n'y a pas que la voix et cette convulsion aigrelette qui vibre au dessus de tout, qui signe l'évocation de Piaf, mais il y a aussi toute la posture de Nathalie Romier qui reproduit à la perfection cette gestuelle si singulière, si précise que seule Piaf pouvait "danser" en quelque sorte. Petite Dame hiératique dont les bras s'envolent au dessus et tout autour de son cou penché par les épreuves, la voilà ressurgie telle qu'en 1961.

Les photos d'archives qui passent discrètement derrière soulignent la dimension cérémonielle un brin rituelle de ce fameux concert de 1961 et tout l'abandon de l'artiste, offerte au public et peut-être au ciel pourquoi pas ?

Il faut dire que nous possédons  tous ou presque ce merveilleux album au portrait torturé, violet comme une flamme dont les morceaux sont devenus mythiques et contenaient déjà à l'époque la braise d'un feu éternel.

La foule, Les Blouses Blanches et tous ces morceaux entêtants comme des invocations qu'on ne chante pas à moitié mais avec toute la poitrine, comme hypnotisés. Puisque Piaf était nous tous et que désormais nous lui devons quelque chose.

Oui, c'est ainsi que je suis sortie de ce spectacle, ce récital immersif durant lequel j'ai vu Nathalie Romier possédée par Piaf, répondre "Merci Madame" aux compliments qui l'attendaient dehors sur un ton poli et ancien. Comme Piaf elle-même, encore un peu là avant que Nathalie ne reprenne des couleurs. Elle était possédée, moi j'étais envoutée.

"Merci Madame".

Lorsque nous sommes rentrés, le disque vinyl ressorti était sur une chaise. Nous n'aurions pas été plus étonnés que cela si Edith nous avait fait un clin d'oeil au milieu de la barbouille.

du 29 juin au 21 juillet  relâche les 4, 11, 18 juillet
16h00  1h10
AU B.A THÉÂTRE 
Salle : Salle 1 

mercredi 17 juillet 2024

Le Festinoff Blues

 Le festinoff blues....

C'est une affection qui atteint les festivaliers qui sont venus de loin voir des pièces de théâtre dans la cité des papes. Ce que l'on sait moins c'est qu'elle atteint aussi les festivaliers autochtones qui en ont guetté les prémisses dès le printemps et se voient cette année -oui, étrange année- privés d'une semaine de plaisir supplémentaire.

Les symptômes sont les mêmes que pour tout événement qui crée un moment d'euphorie, une ouverture dans la morosité du quotidien, une breche hors du temps : on est raplapla, de mauvaise humeur, on râle, on essaie de prolonger la fête par des moyens parfois burlesques, on se raconte entre frustrés les meilleurs moments du festival, on feint de se disputer sur les désaccords possibles, bref, c'est la déprime à la française : on se repporte sur la bouffe et le vin pour certains, on s'enfuit veres une autre fête pour les autres.

Le festival n'est pas tout à fait fini pour les autres, mais de climatisation en virus, j'ai du jeter l'éponge, terrassée par une angine qui l'a joué fine et s'est transformée en bronchite asmathiforme. Voilà donc encore raccourcie d'autant ma fiesta del téatro ! J'avoue n'avoir aucun neurone de disponible pour déprimer. Cela viendra peut-être plus tard. Néanmoins, malgré une offre généreuse et de qualité, les derniers événements politiques, sportifs et j'en passe on atténué la dimension festive du festival. Nous sentons bien que celui-ci se transforme, qu'il change de cible. Comme n'importe quel organisme qui veut vivre. J'avoue que je ne suis pas effrayée. Ce festival est encore à ma porté. La seule chose qui pourrait m'amener à le fuir ce serait que la presse, sommée de payer ses places comme les autres spectateurs, soit nivelée par le niveau de subvention reçue. La radio dans laquelle je fait du bénévolat n'est pas subventionnée par la mairie et j'avoue que si du jour au lendemain nous devions payer pour voir des spectacles et les promouvoir ou non, ce serait un crève-coeur .

Pourtant, il est de plus en plus facile d'obtenir des accréditations. Dans certains théâtres grâce à ce cezame, on peut parfois entrer gratuitement. Dans d'autres on bénéficie de prix franchement intéressants.

Néanmoins, cela questionne certains bloggeurs sérieux qui défendent le off depuis au moins 20 ans, parfois plus et commencent à se voir refuser des entrées sous de fallacieux prétextes.

Je les comprends.

Je comprends aussi qu'il est nécessaire d'attirer de jeunes spectateurs. D'où j'imagine l'offre festive du village du off, qui n'a plus grand chose à voir avec le théâtre. Je n'ai pas eu le temps d'y passer une minute cette année. Parce que je fixe mes rdv dans des endroits plus calmes, notamment.

L'offre du In est plus chère mais plus lisible. Les offres transversales sont passionnantes mais difficiles à honorer car elles empiètent sur les heures de spectacle. Comment faire autrement ? J'ai encore raté le souffle d'Avignon, qui est pourtant un événement important et transversal. Ouvert qui plus est.

Pourquoi ? D'une part je faisais des interviews, de l'autre, je courais de théâtre en théâtre pour assister à des spectacles.

L'année prochaine je ferai mieux.


Valkyrie

 Valkyrie





J'ai eu la chance d'assister à une interview d'Ava Baya , j'espérais en savoir davantage sur ce mystérieux objet théatral fort attendu. Attendu de par la célébrité montante d'Ava Baya, comédienne, chanteuse mais aussi par son sujet. Je n'ai pu m'enpêcher d'imaginer que je me trouvais en présence d'une version off du projet subversif de Rebecca Chaillon qui avait fait scandale l'année dernière.

Mais Ava Baya a laissé planner le mystère et elle a bien fait.

En effet, à mots couverts, on prédisait dans le programme que les amazones allaient envahir le public pour fêter l'avènement d'un possible matriarcat.

Féministe, bien sûr que ce spectacle est féministe. Mais c'est davantage un féminisme d'affirmation et d'approfondissement individuel qu'un féminisme de combat qui se cherche un ennemi. Voilà déjà une belle surprise. Non que la cause ne mérite pas le combat, au contraire, mais nous voilà revenus au théâtre, et non sur un ring.

Donc malgré tout le respect que je dois à Rébecca Chaillon et son théâtre de l'affrontement, j'avoue que le choix opéré par Ava Baya et Pierre Pfauwadel m'a séduite. Le festival off va sur sa fin, donc vous verrez ce spectacle ailleurs en tous cas je vous le souhaite, car le propos, complexe, franc du collier, mélant uchronie (retours sur la Grèce antique) et présent , amène la question du comment être une vraie féministe en restant soi-même avec une auto-dérision audacieuse.

Chacune des commédiennes représente non seulement un aspect de la guerrière amazonne mais aussi un aspect de la femme contemporaine et de ses contradictions. Qui plus est, chacune est jouée par une actrice qui développe ses talents propres. Le fil rouge est la quête de soi. Chacune a son moment seule face à nous, dégagée du "groupe" qui part se chamailler "à côté", elle se confie par choix ou par accident.

Et cela fait évoluer la vision première que nous avons eu en entrant de plein pied dans une sorte de rituel payen mené comme un plan d'attaque contre les hommes.

On comprendra peu à peu que ce plan d'attaque est complexe car il s'agit d'attaquer Hyppolite -oui, celui-la même, celui qui dénonça Phèdre- qui est le fils de la Reine des amazonnes. Qui plus est, enceinte, l'une des guerrière se demande si elle ira ou non vivre avec les hommes si son enfant est un garçon. Voilà posée la vulnérabilité liée à l'enfantement charnel. Cela deviendra-t-il une force ?

Après nombre de scènes qui nous arrachent des larmes de rire et beaucoup de tendresse pour les diverses stratégies de ces filles "comme les autres" qui sont aussi "des amazones, des guerrières", nous reviendrons au mythe et nombre de questionnements seront résolus mais bien sûr, les meilleurs spectacles sont ceux qui mêlent résolution et questionnements nouveaux. Lépée est désormais entre vos mains.

J'ai beaucoup aimé la scénographie à deux voix réalisée en complicité par Pierre Pfauwadel et Ava Baya, dans cet opus qui tient en équilibre entre la tragédie grecques et la tragicomédie contemporaine. La lumière est travaillée sans ostentation mais avec finesse et l'idée de la moto-jument-cyclope, enjeu d'émancipation pour l'une, de séduction pour l'autre est une très belle idée qui coud merveilleusement ce mélange entre l'antiquité et le monde hypercarboné, saturé d'électricité. D'autant qu'Hypolite finira sa course en char....La musique est aussi un atout certain, qui participe de l'homogénité de ce chaos centrifuge tout en amenant un certain paganisme pop dans la dimension où le réel affleure.

J'ajouterai que la distribution est un régal -vraiment- et je cesse là mon enthousiasme, allez voir ce spectacle !

Adeline Avril

Vu au théatre transversal


Acteur·rices : 
Ava Baya, Guillermina Celedon, Sasoux Dosso, Laura Facelina, Mélissa Polonie, Hélène Rimenaid
Metteur·se en scène : Pierre Pfauwadel

La Compagnie LENCRE est une compagnie théâtrale basée à La Rochelle et menée par trois artistes émergents.

Monstres : Une déflagration nécessaire

Monstres d'Elisa Sitbon-Kendall Réserver Elisa Sitbon Kendall  a réussi le tour de force de rendre intelligible et théâtral un concept c...